Il y a des repas où je sens quelque chose monter en moi avant même qu’il ne touche son assiette.
Ce n’est pas de la colère.
Ce n’est pas de l’impatience.
Ce n’est pas de la fatigue.
C’est autre chose.
Une tension discrète, presque invisible, mais bien réelle.
Une peur que je n’aime pas nommer : la peur de perdre le contrôle.
Je ne m’en rendais pas compte au début.
Je pensais que la DME, c’était juste une méthode.
Des morceaux, des textures, des règles de sécurité.
Je pensais que ce serait technique, concret, pratique.
Mais très vite, j’ai compris que ce n’était pas seulement ça.
Que la DME venait toucher quelque chose de beaucoup plus profond en moi.
Parce que dans ces repas, ce n’est pas moi qui décide.
Ce n’est pas moi qui contrôle.
Ce n’est pas moi qui gère le rythme, la quantité, l’envie.
C’est lui.
Et parfois, ça me bouscule.
Quand il attrape un morceau trop vite, je sens mon cœur accélérer.
Quand il le garde trop longtemps en bouche, je retiens ma respiration.
Quand il le recracher, je me tends.
Quand il refuse, je me sens déstabilisée.
Quand il mange “à sa manière”, je sens mes repères glisser.
Je me surprends à vouloir intervenir.
À vouloir corriger.
À vouloir guider.
À vouloir “faire mieux”.
À vouloir “faire comme il faut”.
Mais au fond, ce n’est pas lui que j’essaie de contrôler.
C’est moi.
Mes peurs.
Mes souvenirs.
Mes anciennes habitudes.
Ma façon d’avoir été élevée.
Ma manière d’avoir appris que “bien manger”, c’était suivre des règles, finir son assiette, ne pas faire de bruit, ne pas faire de désordre.
La DME vient casser tout ça.
Elle vient me dire :
“Laisse-le faire.”
“Laisse-le explorer.”
“Laisse-le décider.”
“Laisse-le se tromper.”
“Laisse-le apprendre.”
Et parfois, je n’y arrive pas.
Je me sens vulnérable.
Comme si je devais lâcher une partie de moi que j’ai toujours gardée serrée.
Comme si je devais accepter que je ne peux pas tout contrôler.
Ni les repas.
Ni les réactions.
Ni les textures.
Ni les progrès.
Ni les refus.
Ni la vie.
Il y a des repas où je me sens en lutte contre moi-même.
Une lutte silencieuse, invisible, mais intense.
Entre ce que je veux transmettre…
et ce que j’ai peur de laisser aller.
Et puis, il y a ces moments qui me ramènent.
Un geste maladroit mais volontaire.
Un regard qui cherche le mien.
Un sourire plein de purée.
Un morceau qu’il me tend comme une offrande.
Un éclat de rire qui fait tomber toutes mes défenses.
Dans ces instants-là, je comprends que je ne perds pas le contrôle.
Je le transforme.
Je le redéfinis.
Je l’adoucis.
Je l’apprends autrement.
Je comprends que la DME n’est pas un abandon.
C’est une confiance.
Une confiance en lui.
Une confiance en moi.
Une confiance dans ce lien qui nous unit à table, même quand je doute.
Et peut-être que c’est ça, finalement, la vraie leçon :
Le contrôle n’est pas quelque chose qu’on garde.
C’est quelque chose qu’on partage.
Qu’on transmet.
Qu’on laisse évoluer.
Il y a des repas où j’ai peur de perdre le contrôle.
Mais il y a aussi des repas où je découvre que je n’en ai jamais vraiment eu besoin.
Laisser un commentaire