Les repas où je revis mon enfance sans m’y attendre

Il y a des repas où je ne suis plus vraiment à table avec mon enfant.
Je suis là, physiquement, bien sûr.
Je coupe, je prépare, je surveille, je rassure.
Mais à l’intérieur… je suis ailleurs.
Je suis dans une cuisine qui n’existe plus, avec des odeurs qui ne reviennent que dans ma mémoire, avec des voix que je n’entends plus que dans ma tête.

Je revis mon enfance.

Ça ne prévient pas.
Ça arrive comme ça, au détour d’un geste, d’une texture, d’un aliment qu’il attrape.
Parfois c’est un morceau de pain.
Parfois une poire.
Parfois juste la manière dont il regarde son assiette, avec cette curiosité pure que seuls les enfants ont.

Et d’un coup, je me revois petite.
Assise à une table trop grande pour moi.
Les pieds qui ne touchent pas le sol.
Les mains qui hésitent.
Les adultes qui parlent entre eux.
Et moi, qui essaie de comprendre ce qu’on attend de moi.

Je me souviens des repas où je me sentais observée.
Des repas où je voulais bien faire.
Des repas où je n’aimais pas ce qu’il y avait dans mon assiette mais où je n’osais pas le dire.
Des repas où je me sentais fière.
Des repas où je me sentais petite.
Des repas où je me sentais seule.

Et maintenant, je suis la maman.
C’est moi qui prépare.
C’est moi qui rassure.
C’est moi qui décide.
C’est moi qui transmet.

Mais parfois, j’ai l’impression que c’est mon passé qui s’assoit à côté de moi.
Comme un invité silencieux qui observe la scène.

Quand il hésite devant un aliment, je sens mon propre malaise d’enfant remonter.
Quand il refuse, je sens mes anciennes peurs.
Quand il explore, je sens mes anciennes envies.
Quand il rit, je sens mes anciennes joies.

Je comprends alors que les repas ne sont jamais juste des repas.
Ce sont des héritages.
Des transmissions invisibles.
Des histoires qui se rejouent sans qu’on le veuille.

Je me surprends parfois à réagir trop vite.
À vouloir qu’il goûte.
À vouloir qu’il aime.
À vouloir qu’il fasse “bien”.
Et je sais que ça ne vient pas de lui.
Ça vient de moi.
De cette petite fille que j’ai été, qui voulait faire plaisir, qui voulait être sage, qui voulait être “comme il faut”.

Alors je respire.
Je me parle à moi-même.
Je me dis :
“Ce n’est pas toi à table.
C’est lui.
C’est son histoire.
Pas la tienne.”

Et dans ces moments-là, je sens quelque chose se dénouer.
Comme si, en l’accompagnant, je m’accompagnais aussi.
Comme si, en lui laissant le droit d’explorer, je me donnais enfin ce droit à moi-même.
Comme si, en le laissant refuser, je me donnais la permission de dire non.
Comme si, en le regardant grandir, je réapprenais à me regarder avec douceur.

Il y a des repas où je revis mon enfance.
Mais il y a aussi des repas où je la répare.
Où je la transforme.
Où je la réécris sans même m’en rendre compte.

Et peut-être que c’est ça, finalement, la magie de la maternité :
On nourrit nos enfants…
Et eux, sans le savoir, nourrissent des parties de nous qu’on croyait oubliées.

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