Il y a des moments qui ne durent que quelques secondes, mais qui restent longtemps dans ma tête.
Des moments minuscules, presque invisibles pour les autres, mais immenses pour moi.
Parmi eux, il y a celui‑ci :
quand il me regarde manger.
Ce n’est pas un regard rapide.
Ce n’est pas un regard distrait.
Ce n’est pas un regard qui passe.
C’est un regard qui s’arrête.
Qui observe.
Qui analyse.
Qui cherche quelque chose en moi.
Parfois, il me regarde comme si j’étais un spectacle.
Parfois comme si j’étais un modèle.
Parfois comme si j’étais une énigme.
Parfois comme si j’étais un repère.
Et dans ces instants-là, je sens quelque chose se déplacer en moi.
Une responsabilité douce.
Une tendresse immense.
Une vulnérabilité que je n’attendais pas.
Je me rends compte que pour lui, je suis la première personne qu’il voit manger.
La première à montrer comment on tient une fourchette.
La première à montrer comment on goûte.
La première à montrer comment on refuse.
La première à montrer comment on savoure.
La première à montrer comment on vit un repas.
Et ça… ça me touche profondément.
Quand il me regarde, je sens qu’il ne regarde pas seulement ma bouche, mes mains, mes gestes.
Il regarde ma façon d’être.
Ma façon de me nourrir.
Ma façon de prendre soin de moi.
Ma façon de me respecter.
Ma façon de me faire plaisir.
Ma façon de gérer mes émotions à table.
Il regarde tout ce que je ne dis pas.
Il y a des jours où je mange vite, sans réfléchir, parce que je suis fatiguée.
Et je vois dans ses yeux une question silencieuse :
“Pourquoi tu vas si vite ?”
Il y a des jours où je mange en me forçant un peu, parce que je n’ai pas vraiment faim.
Et je vois dans ses yeux une autre question :
“Pourquoi tu continues si tu n’en veux pas ?”
Il y a des jours où je mange avec plaisir, avec envie, avec joie.
Et je vois dans ses yeux une lumière :
“Ah… c’est ça, manger.”
Et puis il y a ces moments où il me regarde avec une intensité qui me traverse.
Comme s’il voulait comprendre quelque chose de moi.
Comme s’il voulait lire dans mes gestes une vérité que je ne dis pas à voix haute.
Dans ces instants-là, je me rends compte que je ne suis pas seulement en train de manger.
Je suis en train de transmettre.
Sans le vouloir.
Sans le prévoir.
Sans le contrôler.
Je transmets ma relation à la nourriture.
Ma relation à mon corps.
Ma relation au plaisir.
Ma relation au manque.
Ma relation à la peur.
Ma relation à l’abondance.
Ma relation à moi-même.
Et parfois, ça me bouleverse.
Parce que je sais que je ne suis pas parfaite.
Que j’ai mes histoires.
Mes blessures.
Mes habitudes.
Mes contradictions.
Mes jours avec.
Mes jours sans.
Mais quand il me regarde, je sens aussi quelque chose de beau.
Quelque chose de simple.
Quelque chose de vrai.
Je sens que je peux lui montrer une autre façon.
Une façon plus douce.
Plus libre.
Plus sereine.
Plus respectueuse.
Je sens que je peux lui offrir ce que j’aurais aimé recevoir.
Je sens que je peux lui transmettre ce que j’apprends encore moi-même.
Et dans ces moments où il me regarde manger, je comprends une chose essentielle :
Ce n’est pas moi qui lui montre comment manger.
C’est lui qui me montre comment me regarder avec plus de douceur.
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